Même Le Devoir fait des fautes

J’ai un point à démontrer: même Le Devoir fait des fautes. Le journal indépendant de la rue de Bleury a acquis une belle réputation dans les milieux intellectuels. On dit qu’il démontre un intérêt marqué pour le «respect» de la langue française et qu’il fait l’usage d’une langue de «qualité».

J’ai mis les mots respect et qualité entre guillemets car je me distance des connotations qu’ils véhiculent. Aux yeux du commun des mortels québécois, le français ne se limite qu’aux contenus des dictionnaires, grammaires et autres ouvrages de difficultés de la langue. Ainsi, «respecter la langue», c’est respecter ce qui est écrit dans les ouvrages de référence qui forment, ensemble, «la langue de qualité».

Il est question ici de français normatif, une langue écrite conventionnée par les sociétés francophones afin de préserver l’intercompréhension. C’est comme porter une cravate lors d’un mariage. Ça fait beau, ça respecte les conventions sociales, mais ne pas la porter ne tue personne!

Bref, l’élite journalistique commente régulièrement dans ses blogues ou dans ses chroniques combien il est important de bien suivre les règles orthographiques, grammaticales et syntaxiques. Pourtant, je trouve des fautes régulièrement dans les journaux et Le Devoir n’y échappe pas.

Regardons la dernière édition, celle du samedi 21 et dimanche 22 janvier 2012.

Page A1 (la une)

Antoine Robitaille écrit dans Duel décisif entre Marois et Duceppe:

«Alors qu’elle poursuivra demain sa contre-attaque avec l’annonce d’une autre candidature, Pauline Marois sera la cible de nombreux tirs dans les prochains jours.»

Demain

  • L’ordre syntaxique des mots est : sujet, verbe, complément direct, complément indirect, complément de phrase.
  • On doit encadrer la plupart des inversion de compléments de phrase par des virgules
  • Solution: Demain aurait dû être encadré par des virgules.

Alors qu’elle poursuivra demain… dans les prochains jours

  • Alors que introduit une phrase subordonnée qui se produit en même temps que la phrase principale et qui s’oppose également à cette dernière.
  • Ici, la conjonction n’est utilisée que pour démontrer un rapport d’opposition
  • Solution: Bien qu’elle poursuive, demain,…

«Il accuse la chef péquiste de ne pas tenir compte les intérêts des syndicats: [...]»

Les

  • Il s’agit probablement d’une coquille puisqu’on tient généralement compte de quelque chose.
  • Solution: de ne pas tenir compte des intérêts des syndicats

Dans Gonfler les repas à l’américaine, Mélissa Guillemette écrit:

«C’est après tout chez nos voisins du Sud qu’est née, dans les années 1990, la stratégie du «supersize your meal» permettant de gonfler un repas pour quelques sous chez McDonald’s. Stratégie qui a mené à ce film de Morgan Spurlock: Supersize Me.»

Stratégie qui a mené à ce film de Morgan Spurlock: Supersize Me.

  • Faut-il rappeler qu’aussi distingué que Le Devoir puisse être, son contenu ne relève pas de la littérature. Une apposition ne peut servir à elle seule de phrase dans un contexte journalistique.
  • Les pronoms démonstratifs, comme ce, sont obligatoirement anaphoriques, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent que reprendre des groupes nominaux qui ont été mentionnés antérieurement. Supersize me aurait dû se trouver avant ce film.
  • Solution: C’est après tout chez nos voisins que la stratégie du «supersize your meal» est née dans les années 1990. Elle permet de gonfler un repas pour quelques sous chez McDonald’s. Cette stratégie a aussi mené au film Supersize me de Morgan Spurlock.

Page A3

Robert Dutrisac, dans Hydro-Québec fait volte-face:

«Hydro-Québec a fait volte-face et assurera, pour une première fois, la présence du français au congrès de CIGRE Canada qui devait se dérouler à Montréal entièrement en anglais.»

 … se dérouler à Montréal entièrement en anglais

  • Vous rappelez-vous de l’ordre syntaxique? Que faire lorsque nous avons deux compléments de phrase qui se suivent? Habituellement, on les sépare par des virgules, comme une énumération.
  • Solution: se dérouler à Montréal, entièrement en anglais.

«Mais aujourd’hui, cette ligue, fondée en 1979, compte très peu membres et doit s’appuyer sur d’autres organismes de défense de la langue française.»

… compte très peu membres…

  • Oops! Il manque un mot…
  • Solution : compte très peu de membres

 Toujours M. Dutrisac, dans Dissensions au sein de la CAQ:

«Selon elle, les «militants du clavier qui sont en désaccord font peut-être beaucoup plus de bruit que ceux qui sont en désaccord», mais ils ne sont pas plus nombreux [...]»

Les militants du clavier qui sont en désaccord… que ceux qui sont en désaccord

  • Sylvie Roy fait-elle partie du club des mal-cités ou de celui de ceux qui s’exprime mal en public?
  • Solution: … que ceux qui sont en accord

«Les propos de François Rebello, qui a déclaré, lors de l’annonce de son passage du PQ à la CAQ la semaine dernière, qu’avec son nouveau parti, «la porte de la souveraineté reste ouverte», l’ont fait sursauter.»

Les propos de François Rebello… l’ont fait sursauter.

  • J’ai dû revenir au début de la phrase pour relire le sujet du verbe puisque 32 mots les séparent. En écriture de presse, c’est inacceptable selon moi.
  • Solution, accompagnée du restant du paragraphe: «Je ne suis pas d’accord avec lui, non. C’est simple», a affirmé Sylvie Roy au cours d’un point de presse. Les propos de François Rebello, tenus lors de l’annonce de son passage du PQ à la CAQ la semaine dernière, l’ont fait sursauter. Il avait alors déclaré qu’avec son nouveau parti, «la porte de la souveraineté reste ouverte». «Je me suis dit que je n’étais pas d’accord avec ça puis que j’allais en parler au caucus», a-t-elle livré.

Quatre articles en début de publication, sept fautes…

J’éviterai les remarques complaisantes, mais si des gens du Devoir lisent ce billet, j’aimerais vraiment qu’on m’explique ce qui se passe. Cette édition n’est pas une exception. C’est comme ça tous les samedis.

4 commentaires »

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  1. «On doit encadrer la plupart des inversion de compléments de phrase par des virgules»

    Sauf s’ils sont placés avant le complément du verbe. Ce n’est alors pas obligatoire.

    Mais je vous pardonne comme je pardonne aux réviseurs du Devoir, convaincu que je suis que vous avez tous à cœur le respect de la langue et que vous la tenez malgré tout en haute estime…

    (On pourrait, évidemment, encadrer «malgré tout» par des virgules dans la phrase qui précède, mais ce n’est pas, à l’instar de «demain», obligatoire.)

    Commentaire de M. Sardi — 13 mars 2012 #

  2. À la limite, il n’y a rien d’obligatoire puisque les usages qui modifient les règles sont ceux qui vont à l’encontre des normes.

    Ce qui ne va pas dans la phrase «Alors qu’elle poursuivra demain sa contre-attaque avec l’annonce d’une autre candidature [...]», c’est que demain sépare un verbe transitifdirect de son complément. Une telle pratique corrompt l’efficacité de la communication, selon moi. Par exemple, je ne pourrais écrire Je mangerai demain une pomme.

    «Pousuivre demain sa contre-attaque»? Nah! Je persiste et je signe.

    Commentaire de JonathanBoyer — 18 avril 2012 #

  3. Je soulignais simplement qu’il ne se trouvait pas de faute où vous en indiquiez une. La formulation du Devoir est bel et bien correcte.

    Par ailleurs, si vous croyez vraiment que «À la limite, il n’y a rien d’obligatoire puisque les usages qui modifient les règles sont ceux qui vont à l’encontre des normes», une bonne partie de votre billet ne devient-elle pas caduque?

    Enfin, si l’on suit votre raisonnement, il faudrait alors corriger Ronsard quand il écrivait: «Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.» N’est-ce pas?

    Je ne suis qu’un prof de français, mais si vous connaissez un grammairien prêt à vous soutenir sur ce cas, faites-moi savoir, et je me coucherai moins niaiseux!

    Cordialement.

    Commentaire de M. Sardi — 18 avril 2012 #

  4. On se comprend bien ici que ce n’est pas la place du complément qui est en jeu, mais bien s’il faut l’encadrer de virgules ou non?

    Tous les ouvrages de grammaire et manuels pédagogiques que j’ai consultés, en passant par le Bon usage et le Français apprivoisé, mentionnent qu’il est possible de placer un complément adverbial court entre le sujet et le prédicat, mais tous montrent des exemples où les virgules encadrent le complément.

    Et non, mon billet ne devient pas caduque quand je souligne l’influence des usages sur la norme. En se positionnant eux-mêmes comme reflet de la norme linguistique française, les médias écrits se doivent de la respecter. Il faut que les bottines suivent les babines!

    Commentaire de JonathanBoyer — 1 mai 2012 #

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